Tempête sur Meillerie

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Tempête sur Meillerie

Message par Claude Vagnetti le Dim 10 Mar 2013, 14:55

Tempête au large de Meillerie.

C'était le dernier mercredi soir après la rame ou nous avions pour habitude de terminer notre entraînement par un repas en commun sous le magnifique saule pleureur. C'était en somme comme le grand banquet d'Astérix en fin d'histoire sauf que là, nous n'avions pas de barde à attacher à l’arbre.

Nous nous étions entraînés dur à la rame ces dernières semaines, car nous avions tous en tête notre fameuse course nocturne qui se passait à Territet dans le canton du Valais, soit pour nous une jolie excursion de deux jours pratiquement à l'opposé d'où nous nous situions. Pour les jeunes du sauvetages, c'était une belle excursion.

Tout le monde était très excité pour cette course nocturne et beaucoup à table ne causaient que de ça. Il y avait ceux qui l'avaient déjà fait et évidemment ceux qui posaient les questions.

Isabelle, la patronne de la rame d'Hermance, nous fit un petit discours d'orientation pour notre départ qui avait lieu le samedi. Elle donnait aussi toutes sortes d'indications sur le lieu, la course, la nuit que nous allions passer au sauvetage de Territet, sur le fait que, comme chaque année, nous tomberons en plein sur le festival de Montreux, les repas et le matériel que nous pourrions avoir besoin, (sac de couchage, trousse de toilette etc.), ainsi que le nombre de places sur « La Romande ».

Évidement tout le monde voulait monter à Territet en canot. Et comme nous étions à peu près une vingtaine, il fallait bien trouver des solutions de transport parce que « La Romande » ne pouvait pas transporter autant de monde sur un parcours tel que nous allions faire.

En fait, « La Romande » pouvait prendre 20 personnes, mais pour une balade simple pas pour traverser le lac dans le sens de sa longueur. Il y aurait eu un problème de sécurité important. Mais bref, nous trouvâmes une solution quant Marianne nous a proposé très aimablement de monter en voiture avec tous les sacs et le matériel qui nous permettrait de passer une bonne nuit au sauvetage de Territet. Puis, d'autres, considérant que leur mobilité serait réduite durant le week-end en comptant seulement sur le transport en bateau, préférait quant à eux prendre leurs véhicules privés.

Enfin, l’heure de départ fut fixée pour le samedi matin à 10 heures étant entendu qu'une partie de l'équipage serait la une heure avant pour équiper le canot. Après les applaudissements d'usage qui ne manquait jamais après un discours quel qu'il fut, nous continua un homme a passé une excellente soirée à manger des grillades et à boire du vin.

Le samedi suivant, tout le monde y compris moi, arrivaient en retard. C'est presque une coutume au sauvetage de Hermance le fait d'arriver une demi-heure à une heure plus tard que le rendez-vous prévu. Évidemment, cela décale forcément notre arrivée à Territet. En effet il faut compter à peu près quatre heures de navigation sur « La Romande » pour traverser le lac, sans compter tous les arrêts pipi en sachant que le nombre de femmes à bord est proportionnel à la fréquence des arrêts pipi. Cela m'a toujours étonné de voir comme les vessies des femmes se remplissent rapidement.

Enfin, vers 10 h 00, nous nous sommes retrouvés une dizaine à l'intérieur du local de sauvetage, tournant dans tous les sens pour prendre le matériel et équiper canot.


Comme il y avait pratiquement que des jeunes, dont la plupart n'avaient jamais navigué plus loin que le village d’Yvoire (pour les plus explorateurs d'entre eux), il s'agissait d'imprimer dans leur esprit ce qui fallait prendre ou ne pas prendre en vue de départ. C'était marrant, chacun arrivait avec un matériel différent nous demandant à mon frère et moi, les plus « anciens » si telle ou telle corde de prendre place à bord si tel ou tel matériel était indispensable à notre course.

Nous passions une petite vingtaine de minutes à trier ce qui allait dans le canot. Il faut dire que nous en partions pas mal de matériel. Il fallait le nombre exact de gilets sauvetage, le feu bleu, les gaffes, les cordages, les écopes et les seaux, les rames, les jerricans d'essence, les pare-battages, les combinaisons contre la pluie, les radios portatives, les cartes de navigation, les fusées de détresse, le moteur comme nous devions placer dans le puis (sortes de trous traversant de part en part le canot pour y installer le moteur), la corne de brume, une bâche, la petite glaciaire (qui était en fait grande) pour le vin blanc les sacs de sandwich et de nourriture, des kilos de crème solaire, sans oublier notre drapeau du sauvetage qui devait flotter à la poupe de « La Romande », bref de quoi survenir à tous nos besoins durant la traversée et même plus en ce qui concerne les bouteilles de blanc et la bière.

Enfin, vers 11 heures, nous étions prêts à partir. Avec tout le matériel à bord et les sauveteurs, ce n'était plus un canot de sauvetage d'un véritables boat-people. Chacun était afflué d'une casquette de short, t-shirt, baskets et lunettes de soleil on aurait dit, pour refaire une comparaison fumeuse, d'une équipe de Beach-volet en route pour la Californie.

Drapeau au vent, la ligne de flottaison qui « ne flottait plus » nous amorcions un large virage qui nous menait face à la plage de Hermance, puis c'était la lente remontée de la côte française pour arriver dans le haut lac.

Nous avions de la chance, il faisait beau chaud le lac était très calme et d'huile comme on dit par chez nous. Tout se reflétait sur sa surface, les montagnes, les arbres, les voiles. C’était un temps magnifique pour naviguer sur le lac. Seuls quelques gros cumulus pointaient sur les pointes des crêtes montagneuses. L’eau était presque limpide sur les bords et les couleurs chatoyantes se mêlaient entre elles pour nous servir une agape de couleurs.

Tous étaient soit allongés sur les banc ou assit le dos à la proue du canot. La seule place la moins confortable était la mienne, car j’étais assis directement sur le moteur, qui lui était fiché au fond du puit-moteur plié en avant pour me permettre de maintenir la poignée des gaz du moteur en marche. Cela me faisait mal à la main de tenir cette poignée pendant des heures. De plus tous tremblait autour de moi à cause des réglages « subtiles » que nos mécaniciens en herbe du sauvetage avaient fait quelques jours avant le départ.

A force de rester sur le moteur à « grésiller du trollêt » il se passe pas une minute sans qu’une idée traverse mon esprit. Le long et lancinant bruit du moteur me laisse dans une sorte de torpeur agréable.


De temps en temps, un bateau traverse notre route et laisse un long sillage d’écume et une grosse vague sur laquelle je prends un malin plaisir à prendre de travers rien que pour entendre les cris des dormeurs ou de ceux qui, n’ayant rien vu venir prennent une grosse vague dans le dos. J’aime bien leur regard méchant de chiens mouillés cela me fait marrer. Il m’en faut peu, je sais, mais cela me fait quand même bien marrer. En plus, comme nous sommes assez chargés, il faut qu’une petite vague pour bien mouiller tout le monde.

Des petits groupes se forme au gré des discussions et quelques bruits caractéristique des bouteilles qui se débouchent m’arrive quand même aux oreilles malgré le bruit du moteur. On communique plutôt par signes et c’est impressionnant comment nous arrivons à nous comprendre, surtout quand on montre une bouteille.

Par contre le fait de s’hydrater, surtout pour les femmes, pose un petit problème. Pour nous ce n’est pas un obstacle, car le plateau arrière fait figure de rampe-urinoir.
De plus Sandrine a du boire des litres avant de partir et ceci pendant les trois mois avant la course car elle à toujours besoin, c’est hallucinant. On se moque gentiment d’elle et quelques plaisanteries graveleuses fusent tant des mecs que des nanas. Enfin, puisque nous ne pouvons pas aborder toutes les dix minutes pour aller au toilette, les femmes ont trouvé une solution.

Elle est simple, un seau et un linge faisant le tour de Sandrine et le tour est joué, il suffit pour nous de regarder ailleurs toutes les dix minutes.

La vue du lac sur les terres est magnifique et ce n’est pas rare de faire le guide pour les jeunes sur les villages que l’on dépasse. C’est quoi ce village ; ce port ; ce château… comment sais-tu que c’est vraiment ce village, etc. Cela fait partie de la culture et la connaissance du lac et nous les « anciens »sommes content et fier de faire partager notre expérience du lac que nous avons reçus jadis par ceux qui nous avaient amené en « balade » sur le lac.

Comme nous avions bien "capé" nous nous retrouvons assez rapidement au large du creux d’Excenvex début du Grand lac (c’est selon, d’autres parles du Moyen-lac puis du Haut-Lac) nous décidâmes de nous arrêter au large de Ripaille pas très loin d’Amphion (triangulation entre St-Prex-Thonon-Evian), au niveau de la plate-forme de la gravière lieu idéal pour casser la croûte.

Cela fait environ deux heures que nous naviguons et certain porte déjà les stigmates de la brûlure du soleil. Par exemple, Thierry F. semble déjà assez proche génétiquement du homard bouilli, (sans les pinces).
Et c’est le grand déballage des victuailles à croire que personne n’a rien mangé depuis les quinze derniers jours. Les saladiers de pâtes froides au salades de cervelas en passant par des monceaux de viandes séchées valaisannes ou grisonnes font un buffet impressionnant, j’espère juste que les mouettes ne vont pas commencer à nous tourner autour.

Un moment, alors que je mange mon sandwich sur le moteur, mon frère s'avance vers moi, il m'indique de la main la crête du Jura. « Tu as vu ça ? » me dit-il.
Effectivement, les cumulo-nimbus et les cumulus s'amoncellent rapidement sur les crêtes et gonflent à vue d’œil comme des ballons de baudruche. Oui j'ai vu !

Pecs nous rejoint en passant sur les bancs en parfait équilibre et pointe son regard dans la même direction. Il hoche la tête de dépit et juge le temps qui nous reste avant de prendre la rincée.

Assurément, la montée de ces gros nuages d'été à forme d'enclume qui s’étirent à l’extrême ne présageait rien de bon pour nous. Mais ce n’est pas cela qui m’inquiète le plus. En face de nous sont les montagnes qui surplombe le balcon du Léman et notamment la Dent d’Oche qui se couvrent également de gros nuages blancs et gris et cette masse nuageuse s’étale rapidement sur les contreforts montagneux, touffes de ouates mouvantes qui peuvent vite devenir dangereuses.

Par acquit de conscience, je demandais Dutron de me donner la radio portative qu'il tenait à la main. Le but était de prendre contact avec l'indicatif de Jorat fixe (la police lacustre vaudoise) afin de leur demander l'état de la météo sur le lac durant ces six prochaines heures.

Rapidement Jorat fixe répond avec un accent vaudois à couper au couteau : « Pas de problème pour vous, des orages, parfois violents, resteront sur les reliefs montagneux et sont prévus pour la fin de la journée, des vents parfois forts sont prévus pour les lacs de Morat et Neuchâtel, terminé et bonne route». « Merci et bonne journée, terminé » dis-je.

« C'est bon alors ? » me demande en cœur, le reste de l'équipage un peu inquiet tout de même. Il faut dire que la moyenne d’âge sur le canot ne doit pas dépasser les 18 ans et que pour beaucoup, ce fut la première grande traversée du lac. Je leur annonce ce que m'avait dit Jorat fixe. Mais je rajoute que vu ce qui nous arrive de notre droite, cela m'étonnerait fort que nous passions entre les gouttes.

Michel rejoint mon opinion. Car, avec ce que nous voyons, il nous semble impossible de passer au travers de la masse nuageuse qui fond sur nous à une vitesse impressionnante.

Les plus jeunes d'entre nous ne sont pas tranquille car nous allons au-devant d'un bon coup de tabac. Ils n'en ont jamais subi un, mais ils ressentent le danger et c'est bon signe comme sauveteurs.

Michel propose de lever le camp assez vite pour ne pas tomber dans le trou de Meillerie au pied de la montagne quand l’orage va donner. Je suis d'accord et sonne le rappel. Quelques-uns grognes car ils n'ont pas terminé leur repas. D'autres sortes des recoins de la plate-forme et saute sur le canot en faisant attention de ne pas marcher sur les assiettes surchargées de nourriture. D'autres enfin se demandent pourquoi nous devons partir alors que Jorat fixe n'annonçait rien de bien terrible à la météo et, somme toute, tout le lac était encore baigné de soleil et il n'y avait pas un seul nuage au dessus de lui. Je leur explique une fois encore qu'il s'agissait de dépasser Meillerie avant le grain. Mais les gars sont sceptiques, ils préfèrent se baser sur le relevé météo de tout à l'heure.

Leurs réflexions m'agaçaient, car j'étais sur et certain que nous allions à la rencontre du coup de vent sur notre route et eux me charriaient en me demandant où j’avais planqué ma grenouille et mon bocal.

Michel et moi, nous disposions de plus d’expérience du lac et de ses coups de vents dévastateurs, pour nous forger une autre opinion et surtout nous avions déjà pratiqué ce genre phénomène météorologique où il fait chaud et beau toute la journée et d'un seul coup en un quart d'heure le vent les nuages et la pluie nous en faisait voir de toutes les couleurs.

Toutefois le fait que les nuages semblaient ne pas s’avancer trop en direction d’ou nous nous trouvions n’arrangeait rien. Dès lors cette situation me faisait vraiment douter de mes certitudes. « « Je me trompe » me dis-je sans vraiment en être convaincu.

Mais il n'y avait pas que cela, en effet, malgré mes 25 ans je faisais figure de « vieux loup de mer » - ou de lac c'est selon - qui avait une certaine expérience du coup dur. Il n'y avait pas au sauvetage de chef incontournable, d'éminence grise qui savait tout sur tout, ni un chef omnipotent. Non, c'était plus subtile. Notre rapport avec les autres était basé surtout sur l'expérience du lac et la manière d'y faire face.

Il y avait - femmes et hommes confondus - les bleus, les sauveteurs, les rameurs et quelques individualités qui connaissaient bien les signes du lac. Le fait d'être « ancien » au sauvetage était un égard, un respect, une source d'information et d'histoires passés, une sorte de bibliothèque en somme et nous étions très friand de ces genres d’histoires . Je qualifierai aussi ces quelques individualités comme les gardiens du savoir de la section. Et celui-ci doit absolument être partagé avec les autres.

Souvent, lors de nos repas en commune sur le quai, je regardais avec attention les anciens attablés, qui racontaient aux jeunes - qui ne disaient mot -, de fabuleuses histoires de sauvetage et de navigation par temps tumultueux. Cela me faisait penser à une tribu indienne au nord des Grands Lacs où les anciens assis autour du feu faisaient circuler la tradition orale aux jeunes dans une sorte de rite d'initiation pour les préparer à ce qu'ils allaient devoir endurer. « Cette tradition orale » faisait rêver les plus jeunes bien entendus mais faisait aussi la place belle aux anciens qui avaient vécu ce moment particulier et pouvaient en retirer quelques parcelles de gloire.
Puis, comme partout, les générations succédant aux générations, ceux qui étaient jeunes (je devrais dire novice) quand nous étions déjà « anciens »ont commencé à prendre part aux discussions. Ils n'écoutaient plus seulement. Eux-aussi avaient eus depuis lors leurs moments forts, leurs propres expérience vécues et s'adressaient maintenant aux plus jeunes, ou à ceux qui n'étaient pas là au bon moment pour vivre l'instant exceptionnel de l'histoire vécue. Parfois même, j’ai retrouvé des morceaux d’histoires qui étaient les miennes, racontées et fusionnées dans leur propre histoire par les plus jeunes d’entre nous. Je ne disais rien, cela fait partie du mythe.

Parfois, ceux qui avaient vécu la même histoire de sauvetage (ensemble) au même moment, laissaient aux narrateurs exceptionnels et patentés le soin de raconter l’histoire. Même s’il en « rajoutaient » parfois.

Que voulez-vous, certaine fois les situations personnelles à l’intérieur des histoires communes sont trop belles pour être laissées sans un petit apport personnel à la grande joie de ceux qui les écoutes. Et, bien que cela ce perde un peu ces dernières années, on peut affirmer sans conteste que la tradition orale est importante dans les sauvetages, tout du moins à Hermance et elles font partie d’une cohésion de l’ensemble, du sentiment d’appartenance à un groupe.

Après avoir un peu rangé notre « boat people », nous reprenons subséquemment notre chemin. Il fait toujours beau sur le lac mais les deux masses nuageuse qui se trouvaient sur les contreforts du Jura et sur les montagnes française avance inexorablement l’une en direction de l’autre.

Nous passons maintenant au large de la Ville d’Evian et de son port civil important puis, se sera le Bourg de Lugrin avant d’arriver sur le village de Meillerie « écrasé » par la montagne vu qu’il se situe à son pied.

Mais à quelques kilomètre de Lugrin, les masses nuageuses se rejoigne et un léger vent entame la surface lisse en formant des ridules en plaques au centre du lac. Perception étonnante d’apercevoir ces nuages qui s’assemblent ensemble en continuant à grossir démesurément. Du blanc, couleur originel, les nuages commencent à virer au gris et au noir laissant cette impression de lourdeur de l’atmosphère caractéristique de l’orage en préparation.

Dutron me crie une question que je n’entends pas à cause du moteur et je dois baisser les gaz pour comprendre quelque chose. De suite, toutes les têtes se tournent vers moi car le bruit du moteur lancinant à stoppé net et le canot ralenti. C'est automatisme est presque récurrent, dès que le moteur baisse de rythme tout le monde regarde si je n'ai pas un problème ou alors se moteur ne donne pas des signes de fatigue. Mais là c'est autre chose car Dutron me demandait si nous avions des chances de passer au travers de l'orage.

Je regarde mon frère assis en face de moi qui fait une moue de circonstance, je pense que je dois faire de même car l'équipage n'est pas rassuré.

Pour moi, si nous passons Meillerie nous devrions nous dégager de l'orage qui vient. Et c'est ce que je leur dis. Le tout est maintenant de filer droit et le pas perdre du temps. Je leur demande aussi ranger tout le matériel correctement et de garder les combinaisons de pluie ainsi que les gilets de sauvetage à proximité d'ou ils se tiennent.

« On va passer c'est sur ! » lance Thierry à la ronde.
« C'est pas un coup de vent qui va nous faire peur ! » renchérissent d'autres.
« Moi, j'adore les tempêtes ! » nous dit Daniel F.


« C'est ce que nous allons bientôt voir ! » Ajoute Michel, pendant que Dutron et moi nous changeons de jerrican, c'est plus prudent car nous affectionnerions pas vraiment tomber en panne d’essence en plein coup de tabac.

Nous sommes à peine à quatre kilomètres de Meillerie, une petite trouée dans le ciel parmi la nappe de nuages nous laissait espérer que le temps allait peut-être se dégager, le temps que l’on passe, après on s’en fou. Mais il en est rien, au bout de cinq minutes l’amas nuageux se referme sur nous. Mais il n'y a pas que cela et « les signes indiens» ne trompent pas. Le lac a subitement changé de couleur pour devenir d'un vert bouteille profond et inquiétant, tout le bord du lac est surligné d'une bande blanche qui dessine le contour de la côte et à proximité du bord l'eau du lac et vert clair.

«La Romande» à l'air de flotter sur une masse intangible, une eau qui semble ne plus pouvoir nous contenir complètement. Et toujours ce vert qui paraît encore plus insondable qu’avant, c'est le calme avant la tempête.

Derniers signes encore, au fond de la vallée au bord de la montagne, quelles que nuages se déchirent en lambeau laissant apparaître un rideau d'eau qui devrait nous arriver dessus dans un petit quart d'heure.

«Cette fois les gars je crois qu'on ne va pas passer à travers cette « merde » qui nous arrive dessus, mettez les combinaisons, mettez les gilets de sauvetage » dis-je. C'est le branle-bas de combat sur le canot chacun enfile une combinaison et prend les gilets de sauvetage qui sont à côté.

Évidemment, il manque deux « combi » et c’est pour ma pomme et celle de mon frère car nous sommes à l’arrière et donc assez loin d’ou se trouvait le sac des combinaisons, bien sûr les gars ne demandent pas qui serait le plus amène de prendre une combinaison, soit le co-pilote et le pilote, non cela leur échappe totalement, ils se servent, tant pis pour les autres. « Merci les gars pour la combi. » leur lançais-je.

Cette remarque leur fait ni chaud ni froid, ils me regarde comme un extraterrestre. Cela dit la fébrilité augmente, quelques-uns sont debout et regardent de tous côtés, d'autres ranges le matériel en essayant de trouver un coin à l'abri des embruns. Pécs et Xavier sortent de la petite cale de rangement qui se situe à la proue une grande bâche orange dont ils comptent bien s'en servir comme protection contre la pluie.

Tandis que le temps s'obscurcit de plus en plus ainsi que les couleurs lesquelles deviennent encore plus sombre et pesantes, nous arrivons mieux maintenant à distinguer le rideau d'eau qui nous arrive dessus à toute vitesse avec le vent qui ne creusait pas encore le lac pour former des grosses vagues.

A part Dutron qui s'était placé au centre du canot, mon frère à côté de moi au moteur, les autres c’étaient tous installés devant, entassés les uns sur les autres et essayaient désespérément de se couvrir avec la grande bâche orange. Ils me faisait penser à un jeune couple dans un lit avec une seule couverture.

La phrase « tirer la couverture à soit » prenait dans ce cas là toute sa signification littéraire.

Pour finir, je ne sais pas comment, ils ont tous réussis à passer dessous à l’exception notable de Dutron trop absorbé par ce qu’il voyait. C'était plus un canot de sauvetage mais une Youtre mongole qui naviguait. Que dis-je un terrier pour renardeaux.

Relativement bien installé, ils discutaient ensemble sous leur abris de fortune. Comme ils ne voyaient pas ce qui arrivait sur nous à cause la bâche assurément, je leur disais en direct ce qui se passait devant nous.

« Les gars, dans cinq minutes nous sommes dans le coup de vent !» fis-je.
Je n'avais pas terminé ma phrase que j'entendais le bruit caractéristique ; « le flop » d’un bouchon d’une bouteille de vin blanc que l’on débouchait. Sur le bateau cela a bien fait rire tous le monde et a détendu subitement l'atmosphère.

Michel et moi, nous nous tenions debout à côté du moteur, nous regardions non sans une certaine appréhension le mur d'eau qui fondait sur nous à toute vitesse. D'où nous nous étions placé, nous pouvions voir l'eau du lac devenue noire et le rideau d'eau blanc-gris qui formait un rempart mouvant et vivant qui nous semblait vraiment infranchissable. J'aurais encore voulu encore dire une phrase à la «con» juste avant de franchir le rideau. Mais là, j'ai été surpris par « l'onde de choc » formée par l'eau et le vent mêlé que nous prîmes d’un seul tenant.

« On y va ! » cria Michel pendant que Dutron debout au centre du canot saluait la tempête avec son béret basque (ou de Haute-Savoie). Les autres finissaient sous la bâche la bouteille de blanc.

Tout à coup, « La Romande » a prit sa première vague de face. En même temps, mon frère et moi prenons le vent (la Vaudaire) en plein, nous nous regardons le visage grave nous arrivons à peine à tenir debout heureusement que nous pouvons nous maintenir contre le moteur. Les embruns de la première vague nous giflent et nous font mal. Les rafales de vent nous hurle aux oreilles. C’est le début d’un mini apocalypse.

Avec le vent rageur la pluie tombe avec un angle absurde, presque horizontalement et nous frappe vigoureusement la peau du visage et des mains avec une force hors du commun. C'est incroyable, c'est la première fois que je me trouve dans une situation aussi difficile. Maintenant, que nous avons passé le mur d'eau nous sommes dans la tempête. Le canot est bousculé, plaqué, soulevé, par une main géante et invisible, nous sommes minuscules. Là, c'est vraiment le sale quart d'heure que nous espérons le plus court possible.

À chaque vague qui nous submerge, nous prenons l'eau à une vitesse démesurée ; à peu près 500 litres d'eau par vague. Déjà les paillots bordeaux flottent sur la masse liquide accumulée au fond de la coque et si l'on ne fait rien le canot va sombrer emporté par son propre poids.

Mon frère compris le danger, il demande à Dutron, le seul qui n’est pas sous la bâche, de pomper l’eau avec notre pompe manuelle. Mais l’angle de la tige de pompe est trop court et ne permet pas de pomper suffisamment d'eau, alors Michel prend un seau et travail comme un taureau pour vider l'eau qui s'accumule. Les autres, plantés sous la bâche, ne bougent plus. Mais il y a de quoi être terrorisé.

La Vaudaire qui a pris son élan dans la vallée du Rhône passe ensuite par-dessus les montagnes et s'écrase littéralement sur nous creusant dans la masse liquide des sillons géants.

Le vent siffle, hurle, tempête et au-dessus de nous les nuages forment un ballet gigantesque et colossal, le ciel nous tombe sur la tête. Pendant un moment je ne vois plus rien, aveuglé par les embruns et la pluie, ce n’est plus le jour, mais la nuit.

Sandrine et Pècs sortent enfin de leurs bâches avec dans leurs mains des écopes et ils ont juste à se baisser un petit peu pour évacuer l'eau qui monte d’une manière très préoccupante.

Le vent forci encore et décapite maintenant le sommet des vagues. Tous nous nous tenons à ce que nous pouvons pour ne pas passer par-dessus bord. « La Romande » monte en partie sur les crêtes et arrivée en haut de celles-ci elle prend de la gîte pour s’écraser dans le creux de biais.

J’ai de la peine à tenir debout et encore plus à maintenir un cap, heureusement mon frangin est là et à deux nous pouvons maintenir un semblant de ligne de route et nous essayons de garder le moteur droit. L’amplitude des vagues sur le Léman est assez courte et de ce fait nous tapons méchamment sur un lit de vagues qui de cesse de se briser sur notre étrave. « La Romande » grince et à chaque vague elle monte démesurément pour s’enfoncer dans le creux de la vague suivante à la limite de son franc-bord dans un craquement qui nous fais frémir à chaque fois, cela nous heurte très fort et son squelette de mélèze souffre comme nous.

Nous sommes littéralement dans un champ de bosses avec un monoski instable de près d’une tonne et demie. Nous luttons pied à pied contre les éléments et notre moteur Johnson de 40 CV avec notre hélice de traction commence à fumer. Ma crainte c’est qu’il tombe en panne cela ne serait pas le moment. Surtout que le vent forcit encore et nous envoie en pleine face des vagues énormes, a tel point que notre arrivée sur certaines grosses vagues nous fait reculer impitoyablement. Nous avons l’impression d’être dans une gigantesque essoreuse électrique.

Nous arrivons quand même à passer la montagne de Meillerie mais nous sommes poussé par le vent en direction de la côte française et lentement drossé en direction des rochers malgré notre lutte pour garder un bon cap. Nous sommes entre Meillerie et le Bouveret et je suis frappé par la force des vagues qui s’écrasent avec un bruit de ressac contre l’enrochement des berges. Nous voyons au loin un port qui semble être celui du Bouveret, sous la lumière sombre il semble être brun et constamment léché par les vagues qui ne cesse de se fracasser contre lui avec la constance d’un métronome.


Les signalisations optiques du lac qui annonce la tempête tournent à toute allure. L’éclat des lampes orange apporte encore une dimension nouvelle en se réfléchissant sur les milliers de gouttelettes de pluie et diffusent autour d’elle un halo mystérieux et malsain qui se mêle à la tempête.

Ceux qui ne sont pas absolument indispensables dans les canots restent sous la bâche qui a d’ailleurs de plus en plus de mal à respecter sa fonction première qui est de protéger l’avant du bateau. Trempé jusqu’au os, malgré les combinaisons, nous sommes encore et toujours bousculés ; maintenant depuis plus d’une vingtaine de minutes et cela commence à nous taper sur le système.

À chaque vague nous nous donnons un coup involontaire sur les jambes, sur les bras, dans le dos, sur les fesses, nous avons l’impression de faire un match contre le XV de France et les jeunes devant commencent à s’inquiéter de la situation.

Isabelle, un peu blanche est complètement trempée, se glisse tant bien que mal dans notre direction en enjambant les bancs comme un véritable chamois. « Ne pourrait-on pas s'approcher de la côte et entrer au port ? » me cria-t-elle.

« Non ma chère ! C’est justement pas le bon moment de s’en rapprocher ! » lui dis-je en esquissant un vague sourire crispé.
Comme pour s’en persuader soi-même elle se tourne en direction du port puis jette un regard en direction de mon frère qui acquiesce de la tête.

« Bon ! » dit-elle encore avant de rejoindre sa place. Elle est courageuse, elle ne montre rien, elle sert simplement les dents en attendant comme tous que cela se passe. Elles sont comme ça les hermançoises.

Nous prenons coup sur coup, cela ne finira donc jamais ? Je regarde le canot dont son équipage qui s’agite pour vider l’eau de la coque. Pour les autres, assit comme ils le peuvent en se protégeant la tête des seau d’eau qui leur arrive dessus, attendent sans broncher la fin de ce coup de vent. Eux aussi, ils sont courageux.

L’eau change encore de couleur, d’un vert sombre le lac passe vert clair presque pastel, il reste encore de sombres rayures brunes qui strient le lac. Tout à coup le vent semble faiblir, les vagues sont à peine moins hautes que tout à l’heure mais nous pouvons déjà en sentir la différence. Encore cinq minutes à être ballotté dans tous les sens et le vent tomba subitement.

Je suis trempé et je tremble de froid , mon frère qui n’avait pas de combi lui non plus n’a pas froid, je ne sais pas comment il fait. Me voyant grelotter, il me demande à prendre les commandes, je les lui cèdent volontiers. Je cherche désespérément du regard mon sac d'effets personnels pour y trouver un linge sec.

Sur le canot, tout le monde se regarde, se lève pratiquement en même temps, tous se regardent encore un peu choqué parce que nous avions vécu ensemble. Personne n’en revient d'avoir passé ce fort coup de vent sans la moindre blessure, un moindre problème pour le canot, sans avoir cassé du matériel.

Peu de mes camarades se parlent, ils restent plutôt assis côte à côte en se lançant des regards furtifs, de légers sourires et quelques grimaces qui montrent l'état de fatigue nerveuse et physique de l'équipage.

Chacun va de son petit mot, sa petite phrase tous sont encore étonnés de la violence des éléments car pour certains, c’était le premier gros grains de leur vie. « Bravo Claudius » disent-ils tous quand je passe sur les bancs à côté deux, la même chose pour mon frère. « Bravo à vous » leur dis-je car nous étions tous dans le même bateau et personne n’a failli.

Et comme par enchantement, comme dans un dessin animé de Walt Disney, le temps changea subitement et tourna au beau fixe. En moins d'une demi-heure, les nuages qui étaient chargés d'eau avaient disparu. Même le lac, reprenait à une vitesse stupéfiante son calme apparent.

Nous nous sommes arrêtés quelques instants pour reprendre nos esprits, finir de vider l'eau du canot et ranger puis sécher le matériel de corps ou du sauvetage. Il y en avait bien besoin car tout était sans dessus dessous.

Pour ma part, je décidai de ne plus bouger de ma place avant d'arriver à Territet. Il restait encore une petite dizaine de kilomètres à peu près afin d'arriver à bon port. Je félicitais encore Dutron qui n'avait pas bougé de la pompe à bras. Il a dû gagner 10 cm de tour de biceps.

Je pensais que tout le monde allait être euphorique d'avoir passé ce coup de vent avec brio. Mais le choc des éléments qui étaient tombés sur nous, nous avait tous profondément marqué, laissant plutôt un sentiment de mélancolie dans notre inconscient.

Tout à coup, la radio que portait Fri-Fri se mit à grésiller, c'était le sauvetage de Territet qui essayait désespérément d'entrer en contact avec nous. En effet, ils avaient essayé de nous joindre pendant tout le coup de vent, mais nous ne pouvions rien entendre de la radio à ce moment-là et cela les avait inquiétés. « Ça va les gars, vous avez passé le coup de vent ? » « Pas de problème » répondit Fri Fri, « c'était juste un petit coup de vent qui nous a baladé un peu. ». En entendant ça, nous sommes tous partis d'un éclat de rire, nous vous en avions bavé et nous serions les seuls à le savoir.

Puis, après avoir annoncé au sauvetage de Territet quelques nous arriverions dans une petite heure, Michel capa sur Territet et notre course nocturne. Comme toujours, notre arrivée fut chaleureusement fêtée pas nos amis du sauvetage de Territet, nous avons dû d'ailleurs fort tard, raconter et raconter encore notre
« fabuleuse » aventure.

Il va sans dire, que nous n'avions pas fait trop tard ce soir-là. Nous étions tous crevé de fatigue et chacun s'endormit rapidement dans le local du sauvetage, perdu dans nos rêves de marins corsaires affrontant une terrible tempête au large de la Barbade.

Le lendemain matin nous en parlions encore, mais la rentrée fut moins problématique et nous arrivâmes à Hermance sans le moindre incident et cette fois sur un lac d'huile du début jusqu'à la fin.
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Claude Vagnetti
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